Extrait n°2 : Budget et marché

   L’économie de marché nous est souvent présentée comme notre maison commune, là où nous devons vivre et nous épanouir. La plupart des propositions qui nous sont faites visent à la rendre toujours plus performante et séduisante, mais elle n’est pas notre unique maison, nous en avons d’autres, au moins une autre, tout à fait essentielle.

Le budget de la nation

Il existe un lieu où les décisions ne sont pas prises sur des critères de prix, de rentabilité ou de retour sur investissement. Ce lieu, c’est le parlement dans le cadre de la préparation et de l’arbitrage du budget de la nation. Il peut être supranational (européen par exemple), national ou local. Par simplification, appelons ce lieu le « budget », par analogie avec le « marché » qui désigne de son côté l’espace d’arbitrage des acteurs du secteur privé.

Le marché et le budget sont les deux principaux modes de régulation de l’économie. C’est à travers eux en effet que la plupart des décisions économiques sont prises : des produits sont fabriqués, des services sont rendus, des immeubles sortent de terre, des infrastructures sont créées, des personnes sont embauchées et rémunérées…

D’autres systèmes de décision existent, mais ils sont beaucoup moins structurants, comme le don, le mécénat, les entreprises d’insertion, les tiers-lieux… ou encore les « marchés libres »[1].

Le marché et le budget pèsent en gros la même chose. En effet, dans la plupart des pays développés la part des dépenses publiques (le budget) se situe entre 40 et 60% du PIB (Produit Intérieur Brut)[2].

Le marché a ses vertus propres. Il repose sur une double liberté, la liberté de proposer et la liberté d’acheter, et sur leur ajustement permanent. Il s’exprime dans un contexte de libre concurrence qui pousse à l’innovation et, par des efforts continus de productivité, à une baisse des prix. Pour de nombreux économistes, ce système est parfait. Comme les acteurs n’ont pas vocation à acheter des choses inutiles, et comme ils cherchent à optimiser leur pouvoir d’achat, ce système conduit, par « la main invisible du marché », à l’optimum économique : est produit ce qui maximise la satisfaction des consommateurs !

Ce point de vue serait absolument vrai si les marchés étaient réellement concurrentiels, si les consommateurs étaient parfaitement rationnels et raisonnables et si la publicité et les multiples pressions sociales ne venaient pas influencer leurs désirs de consommation et biaiser leur perception de ce qui contribue réellement à leur bien-être. Le marché est donc imparfait. Reconnaissons cependant qu’il constitue un formidable espace de création, d’innovation et de progrès. Le marché est en soi une invention formidable. Les régimes qui ont voulu supprimer toute forme d’économie de marché n’ont pas réussi à se montrer aussi dynamiques et performants.

Le budget a aussi ses vertus. Il est le lieu de défense de l’intérêt général, le lieu où des décisions peuvent être prises simplement parce qu’elles sont estimées justes et nécessaires. A bien y réfléchir, cette capacité à décider de dépenses bien réelles, indépendamment de critères de rentabilité, est une construction tout à fait essentielle. Heureusement en effet qu’il existe un espace où il est possible de prendre des décisions indépendamment de leur « retour sur investissement » car bien des choses auxquelles nous accordons de la valeur n’ont pas de prix. Nul prix ne définit la valeur d’un enfant éduqué, d’un jugement rendu, d’un écosystème préservé, d’une vieille personne encore valide, d’un chômeur encore debout, d’une pièce de théâtre jouée… Personne ne fait le calcul du retour sur investissement des dépenses d’enseignement, de recherche, de culture, de santé, ni encore des dépenses sociales ou environnementales… Des dépenses sont engagées dans le cadre d’un débat collectif qui, tout autant que l’intérêt général, met en scène des principes et des valeurs.

Comme le marché, le budget est une formidable invention.

Deux systèmes donc différents et complémentaires. Le marché est régi par la loi du profit : ne se fait que ce qui est profitable. Le budget est régi par la recherche de l’intérêt général. Pour le marché, le consommateur se détermine avec son porte-monnaie et pèse de son pouvoir d’achat. Pour le budget, le citoyen se détermine avec son bulletin de vote et, en démocratie, chaque adulte pèse d’une même voix.

Ces deux systèmes de régulation, le marché et le budget, si différents dans leur nature, n’en demeurent pas moins étroitement corrélés. En particulier, le budget ne vise pas à définir que des dépenses, il vise aussi à définir des recettes et à travers celles-ci à orienter les acteurs « libres » du marché. C’est ainsi que le budget décide du niveau de remboursements de médicaments, de primes pour l’achat de voitures propres, d’exonérations fiscales pour certains investissements dans l’immobilier, l’art, les Territoires d’outre-mer… La main invisible du marché est gantée de dentelle fiscale. Inversement, les acteurs du marché ont la possibilité d’influencer les acteurs démocratiques, en particulier à travers le financement de leurs campagnes électorales ou la mise en œuvre d’actions de lobbying.

Le marché et le budget : deux visions différentes de la monnaie

Pour les économistes libéraux, disciples d’Adam Smith, le marché est bien plus qu’une des deux faces de l’économie : le marché est le modèle idéal de fonctionnement des sociétés humaines. Si nos organisations étaient conçues pour laisser nos choix individuels s’exprimer librement, et si la concurrence était parfaite alors, selon eux, nous atteindrions un optimum quant à la satisfaction de nos désirs individuels et donc collectifs. Ainsi, le champ du marché doit être le plus large possible et, inversement, la part du budget de l’État doit être réduite au strict minimum.

La monnaie, elle aussi, entre dans ce puissant modèle du marché à travers un discours sur son origine qui peut être résumé de la façon suivante.

« Dans les temps anciens, tous ceux qui voulaient échanger leurs produits se retrouvaient pour pratiquer le troc. Cependant, l’offre et la demande avaient bien du mal à s’ajuster : celui qui vendait des poulets n’avait nul besoin de la brouette fabriquée par son voisin qui, lui, aurait bien aimé manger du poulet. Alors, pour fluidifier les transactions, on créa un objet échangeable contre tous les autres ; ce fut l’invention de la monnaie. » 

A travers ce discours, nous voyons que la monnaie est présentée comme le moyen indispensable au fonctionnement du marché. La monnaie n’est qu’un outil de transaction. Les économistes libéraux affirment aussi que la masse de monnaie en circulation est sans impact sur le marché lui-même : toute augmentation de la masse monétaire entraîne une augmentation équivalente des prix et n’a donc aucun impact sur le volume et la nature des transactions. Mettre plus d’argent dans une économie n’a aucun impact, après une période d’ajustement, sur les volumes effectifs de production et d’échange.

Notons que cette vision historique de la monnaie, astucieuse certes, n’a pas de valeur scientifique et s’apparente plutôt à une « fable »[3]. Aucun archéologue en effet n’a mis à jour des traces de « marché du troc » et aucun historien n’a rapporté des textes qui décriraient de tels rassemblements. Au contraire, on a découvert qu’une des façons de s’échanger des marchandises consistait à dire : « prends ça aujourd’hui, tu me donneras l’équivalent plus tard ». Parfois, la parole échangée pouvait suffire, parfois l’accord était matérialisé par des « bâtons entaillés », des tablettes d’argile dont chacun gardait une moitié ou encore, plus tardivement, par des écrits, des formes de reconnaissance de dettes, qui eux-mêmes pouvaient s’échanger et faire « monnaie ».

La part de l’économie représentée par le budget a aussi développé sa propre vision de la monnaie. Une vision peut-être autant imaginée que la fable de la monnaie issue du troc, mais tout à fait crédible. A vous d’en juger. Le point de départ de cette vision n’est pas le marché mais le prince (ou le roi, ou l’empereur). Ce prince exerce son autorité sur ses sujets et exige d’eux qu’ils contribuent à son propre bien-être et au bien-être collectif. Pour cela, il use de la réquisition. Chacun doit apporter au « château » de la nourriture pour le prince et ses soldats, ainsi que des armes, des vêtements, des chevaux… Chacun doit aussi travailler gratuitement pour bâtir des fortifications, aménager des routes, construire des espaces publics…

La difficulté de la réquisition réside dans l’appréciation de ce qu’il est juste de demander aux différents sujets, en fonction de leurs compétences et de leurs moyens pour, au final, répondre aux besoins du prince et de la communauté. Face à cette difficulté, le prince eut une idée : il créa une monnaie, généralement à son effigie, et déclara : « Pour être quitte de vos devoirs envers moi, vous me donnerez désormais non plus de votre temps ou de vos productions mais une certaine quantité de cette monnaie. »

Pour que ses sujets aient accès à cette monnaie, il la créa et il la dépensa, c’est-à-dire qu’il la donna en contrepartie de ses achats. Les fournisseurs du prince acceptèrent volontiers ce marché car ils savaient qu’ils pourraient à leur tour utiliser cette monnaie pour régler leurs dépenses : tout le monde en effet cherchait à s’en procurer pour s’acquitter de l’impôt. Pour le prince, la situation devenait beaucoup plus simple à gérer. Il lui suffisait de régler ses achats avec sa propre monnaie, de prélever un impôt dans cette monnaie et de laisser ses citoyens commercer entre eux pour se procurer la monnaie nécessaire au paiement de l’impôt. Formidable invention ! Non seulement, elle permit au prince de simplifier la réquisition mais, de plus, elle encouragea le commerce entre ses sujets. Ici, la monnaie n’est pas un outil au service du marché, la monnaie crée le marché !

Ce processus, qui nous est présenté notamment par les « chartalistes » héritiers de Georg Friedrich Knapp, a une conséquence directe : le prince doit émettre plus de monnaie qu’il n’en percevra, de façon à couvrir les besoins d’épargne des citoyens et le fonctionnement de « leur marché ». Dit avec les mots d’aujourd’hui, le prince est normalement en déficit : il dépense plus qu’il ne reçoit, et c’est normal !

Bien évident, cette vision de la monnaie est totalement rejetée par les libéraux. Ceux-ci, défenseurs d’un État le plus limité possible, ne peuvent pas accepter son rôle central dans la création de la monnaie, ou même accepter le rôle moteur de la monnaie dans le développement du commerce.

Le lien de dépendance du budget au marché

Pendant quelques dizaines d’années après la Seconde Guerre mondiale, les vues de Keynes, que l’on peut en partie rapprocher des chartalistes, ont été reprises par le monde occidental et les États ont pratiqué des déficits budgétaires importants. Ces déficits budgétaires ne correspondaient pas formellement à une véritable création monétaire, il a fallu la camoufler en la présentant comme un emprunt à rembourser. Tant pis s’il fallait constamment réemprunter pour rembourser capital et intérêts, les apparences étaient sauves.

Puis, à partir des années 70, les États furent de moins en moins autorisés à se financer auprès de leur banque centrale jusqu’à ne pouvoir emprunter finalement que sur les marchés privés.

L’idée que la monnaie était créée par les déficits publics et que ces déficits étaient fondamentalement nécessaires au bon fonctionnement de l’économie a été totalement oubliée. C’est même la position totalement inverse qui s’est imposée : le budget de l’État ne provient que du bon fonctionnement de l’économie de marché, il agit comme un prélèvement à peine légitime et les déficits, qui coûtent cher en intérêts et hypothèquent l’avenir, doivent absolument être maîtrisés. Ainsi, au sein de la zone euro, les États ne peuvent emprunter qu’auprès des marchés financiers privés, contre intérêts, dans les limites d’un déficit annuel inférieur à 3% du PIB[4] et d’une dette cumulée inférieure à 60% du PIB.

Aujourd’hui nous nous représentons donc les ressources du budget comme dépendant totalement du bon fonctionnement de l’économie privée. Cette représentation, qui s’est aujourd’hui imposée, autorise les tenants du marché à affirmer qu’ils sont les seuls véritables créateurs de richesses. En effet, les dépenses publiques ne sont possibles que par la réalisation de bénéfices dans la sphère privée. Même si le secteur public couvre encore une partie de ses dépenses en recourant au déficit et donc à l’emprunt, sa capacité d’action dépend essentiellement des prélèvements qu’il réalise sur le secteur marchand.

Pour absolue qu’elle soit, cette règle est cependant contestable. Qui a dit que les moyens du budget devaient être entièrement prélevés sur les bénéfices du marché ? Si la Nation estime nécessaire de recruter un chercheur en énergies nouvelles, pourquoi son salaire doit-il être prélevé sur les acteurs privés ? Sur le salaire des médecins, des commerçants, des salariés… ? Le véritable arbitrage ne devrait pas porter sur l’argent mais sur la disponibilité de ce chercheur et sur le fait qu’il pourrait être éventuellement mieux utilisé dans d’autres domaines.

Vous allez me dire qu’il faut bien trouver l’argent quelque part ! Mais, dans un système où l’argent ne correspond plus à une quantité physique d’or, où il n’est plus nécessaire pour disposer d’argent de le prendre quelque part pour le déposer ailleurs, pourquoi faut-il forcément le trouver quelque part ? Nous avons bien vu que les banques commerciales font de la création monétaire via le crédit. L’argent n’a pas de contrainte physique, l’argent n’est qu’une construction artificielle, l’argent se crée.

Créer de l’argent sous contrainte de profit est bien sûr une règle pertinente qui évite de lancer des projets économiquement non viables et de gâcher ainsi des ressources humaines ou naturelles.

Mais serions-nous capables aussi de créer de l’argent sous contrainte d’utilité ? C’est tout le défi de notre temps.

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