Extrait n°4 : Le prodige de la monnaie.

…. En 1971, ils (les américains) dénoncèrent les accords de Bretton Woods et le monde entra dans l’ère des changes flottants. Les États-Unis ont pu continuer à émettre des dollars qui, débarrassés du risque de convertibilité, se sont répandus dans le monde. La valeur du dollar ne dépendait plus du stock d’or de la Réserve fédérale, mais de la reconnaissance de la puissance américaine …

Depuis que le dollar n’est plus automatiquement convertible en or, comme avec lui toutes les autres devises[1], il n’y a donc plus de lien entre une quantité de monnaie et une réserve de métal précieux : aucune banque d’émission du monde occidental n’est tenue de donner la contrepartie en or des billets qui lui sont présentés. Il s’agit là d’un acte profondément révolutionnaire et d’une portée extraordinaire[2]. Désormais, on allait pouvoir s’affranchir de toute contrainte physique et faire confiance aux talents des acteurs économiques et politiques pour réguler la quantité de monnaie en circulation.

Mais, si on ne crée plus de monnaie en exploitant des mines d’or et d’argent, comment fait-on ?

La création monétaire sous condition de profit

On imagine d’abord que la création de monnaie se fait par les banques centrales. La Banque Centrale Européenne notamment injecte massivement des « liquidités » pour soutenir les banques privées et l’économie. Ces liquidités sont de la monnaie dite « banque centrale », c’est à dire de la monnaie qui circule uniquement entre les banques ou entre une banque et la BCE. Il s’agit toujours d’euros, mais d’euros existants sur les comptes que ces établissements sont tenus d’ouvrir auprès de la banque centrale, nous y reviendrons en détails dans un prochain chapitre. Contrairement à ce qu’on entend parfois, cette injection de liquidités ne correspond pas directement à de la création monétaire : elle intervient seulement pour orienter les comportements des acteurs financiers et n’agit qu’indirectement sur l’économie réelle.

Car, fondamentalement, ce sont les banques commerciales qui disposent du principal, et légitime, pouvoir de création monétaire à travers leurs activités de crédit. En effet, contrairement à l’intuition première que chacun pourrait avoir, les banques ne sont pas tenues de posséder l’argent qu’elles prêtent. Elles ne donnent pas d‘une main ce qu’elles reçoivent de l’autre. Si elles estiment qu’elles seront remboursées, capital et intérêts, elles peuvent créer, oui créer de toutes pièces, la somme prêtée. Une création « à partir de rien », qui apparaît par une simple écriture comptable. A l’actif, le remboursement attendu ; au passif, l’argent prêté mis sur le compte du client : voilà un bilan bien équilibré !

Ce qui pourrait être considérée comme une utopie, la création monétaire, est donc déjà une pratique bien réelle. Pour créer l’argent qu’elles prêtent, les banques doivent essentiellement s’assurer que l’emprunteur est fiable et qu’il sera en mesure de rembourser son emprunt. Les banques doivent aussi respecter certaines règles de prudence et d’équilibre de bilan, nous y reviendrons aussi plus en détails, mais ces règles sont globalement assez peu contraignantes et la capacité de création monétaire des banques commerciales est très importante. C’est d’ailleurs une nécessité pour permettre le développement de l’économie. Il ne peut y avoir de croissance sans financement de nouveaux projets. Il ne peut y avoir de croissance sans un volume de monnaie croissant.

Dans un contexte d’énergie abondante (essentiellement lié au pétrole), de liberté d’entreprendre et d’innovation, les projets à forte rentabilité ne manquent pas. Les machines, puis les algorithmes, peuvent presque sans fin remplacer le travail des femmes et des hommes, permettant de réaliser d’énormes gains de productivité et de proposer de nouveaux produits. Cette rencontre de l’énergie et du crédit est au fondement de notre développement.

Certains objecteront que le crédit ne peut être assimilé à de la création monétaire puisque la monnaie créée devra être remboursée. Il faut même être capable de rembourser des intérêts qui, eux, n’ont pas été créés. Cette remarque est juste. Concrètement, c’est le renouvellement continu des crédits qui permet une création monétaire régulière égale au solde entre le remboursement des anciens crédits et l’accord de nouveaux prêts. Sans ce renouvellement permanent, l’économie pourrait entrer en décroissance. Les banques et l’ensemble de l’économie sont donc pris dans un emballement vital, dans un renouvellement permanent de projets annonciateurs de richesses futures.

Ainsi, les banques commerciales disposent d’un pouvoir de création monétaire prépondérant[3] dans nos économies. Elles ont ce pouvoir formidable de créer de l’argent et de le prêter. La seule règle du jeu est de vérifier qu’il sera bien remboursé : « Rassurez-moi sur vos profits futurs et je créerai l’argent dont vous avez besoin ». Nous avons délégué aux banques le soin de créer de la monnaie en leur demandant de s’assurer que cette création servira des projets rentables. C’est ainsi que nous gérons la création monétaire depuis que celle-ci n’a plus aucune contrainte physique. Voilà le prodige de la monnaie et ses limites. La création monétaire se fait sous condition de profits.


[1] Même la Suisse, pourtant fortement attachée à l’or, a rompu la convertibilité du franc à la fin des années 90.

[2] Même s’il n’est pas unique dans l’histoire de l’humanité. La Chine, par exemple, entre 1000 et 1500 après Jésus-Christ, s’appuya sur une monnaie papier et connu de longs siècles de prospérité. 

[3] Même si le bilan de la BCE est passé de 1 000 à 5 000 milliards d’euros en 20 ans, il reste trois fois inférieur au bilan cumulé des seules 10 plus grandes banques européennes (2018).

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