Que pourrait-être un évangile économique ?

Ce matin-là j’écoute, un peu distrait, France Culture.

Mais une voix capte mon attention : elle parle de dettes, et même d’effacement de dettes !

Cette voix c’est celle de Didier Crouzet, pasteur et secrétaire général de l’Église protestante unie de France.

Tout ce que j’entends au sujet d’une dette spirituelle résonne alors en moi, avec force, au sujet de nos dettes financières.

Certes comparaison n’est pas raison et il est sans doute imprudent de mêler le religieux et l’économique.

Mais que les chrétiens me pardonnent, entre la foi qui est croyance et la monnaie qui est confiance, n’est-il pas permis de faire un parallèle ?

I- « Vivre une vie sans compter »

C’est ainsi que s’intitule l’émission de Didier Crouzet.

Je vous invite à écouter, ou à lire, ce très beau texte en entier (réf. en fin d’article) mais pour préparer « ma résonance » je vous en donne ici un résumé succinct en m’appuyant sur quelques passages.

Au temps de Jésus, la religion est vécue comme un ensemble de règles auxquelles il faut se soumettre comme à un carcan.

La valeur d’un homme se mesure alors au respect des commandements de Dieu. En haut les bons croyants qui respectent un maximum de règles, en bas ceux qui n’y arrivent pas.

Dieu est perçu comme un comptable qui tient les registres de nos fautes, qui inscrit dans un grand livre les plus et les moins, et qui tient le compte de nos dettes à son égard.

Comme si la foi était un commerce que la religion était chargée d‘organiser.

Mais Jésus annonce que Dieu a un tout autre visage que celui du comptable, qu’il ne comptabilise pas les fautes des hommes et ne les juge pas avec un code de lois à la main. Dieu connait la bassesse des hommes et voit leurs fautes mais son regard est chargé de la brûlure de l’amour et du pardon. Il nous fait grâce de nos infidélités, Il n’en tient plus compte.

Le Christ nous apprend que le Seigneur, dans sa bonté, nous remet cette dette, gratuitement.

Pour illustrer son propos Didier cite un passage lumineux de la lettre aux Colossiens : « Il a effacé le document de nos dettes qui nous accusait et qui était contre nous à cause des règles établies. Et il l’a détruit en le clouant sur la croix ».

Puis il conclue ainsi : face à notre réalité humaine de comptable parcimonieux, une seule solution : recevoir la grâce de Dieu qui nous remet gratuitement nos dettes et qui récuse toute comptabilité entre les hommes et Lui. Le Christ nous rappelle que la vie et la foi ne sont pas un commerce, mais une libre adhésion à ce qui est, un libre consentement à l’amour et à la beauté qui nous entourent.

II- Résonances.

Les dettes dont nous parlent Didier sont les infidélités des hommes aux commandements de Dieu, ce sont nos péchés.

En économie la dette est-elle un péché ? A priori non. On dit d’un industriel qui s’endette qu’il fait un investissement. La dette peut être vue positivement.

En revanche la dette publique, la dette d’État, est le plus souvent vue négativement. Alors il faut absolument la réduire à travers des « réformes structurelles ».

Au-delà du jargon, dès que la parole se précise un peu, nous comprenons que cette dette est vue comme une faute :

  • La faute des chômeurs qui ne recherchent pas assez activement un emploi.
  • La faute des fonctionnaires qui ne sont pas assez productifs.
  • La faute des salariés qui partent trop tôt à la retraite.
  • La faute des hôpitaux qui ne sont pas assez rentables.
  • La faute des migrants qu’il faut soutenir quant ils arrivent les poches vides.
  • La faute de tous ceux qui sont trop paresseux et qui manquent d’ambition.

Cette dette est bien le reflet de nos péchés.

Ils sont nombreux d’ailleurs à nous l’affirmer, ces grands prêtres chargés de comptabiliser nos dettes et de nous accuser.

  • En premier lieu la Cour des Comptes et ses conseillers en grand habit.
  • Et quasiment tous les gouvernements.
  • Et quasiment toutes les personnalités politiques.
  • Et quasiment tous les journalistes et pseudo économistes qui se sont fait les champions dans la dénonciation de nos bassesses.

Tous ces prédicateurs du « Dieu argent » ont aussi posé leurs règles.

  • En premier lieu bien sûr les critères de Maastricht que certains ont voulu, à un moment, inscrire sous forme de règles d’or dans notre constitution.
  • Ou celle-ci : « il est possible de créer de l’argent ex nihilo, mais uniquement sous condition de profits futurs ».
  • Ou cette autre : « Les fortunes ont pour seul objectif de s’accroître ».
  • Et toutes les règles comptables qui garantissent que personne ne quitte le droit chemin.

Ainsi, comme au temps de Jésus, avant que la parole de celui-ci ne soit entendue, il est possible d’affirmer que nous sommes sous le joug des comptables, des comptables qui évaluent nos déficits comme autant de fautes.

Il ne faut pas s’étonner de cette situation si archaïque. La nature humaine est ainsi faite que souvent un équilibre s’installe entre l’oppresseur et l’oppressé. Entre celui qui édicte des règles à son profit et peut juger tous les autres et celui qui les subit et trouve, dans l’effort de la soumission, un sens à sa misérable vie.

III. Que serait alors un évangile économique ?

Tout d’abord reconnaître, au-delà des apparences, le bien qu’il y a en chacun de nous.

Être « reconnaissance » avant d’être « accusation » et ainsi :

  • Voir dans les chômeurs la souffrance de ceux qui s’efforcent, avec résilience, de retrouver une activité, le plus souvent sans écoute et sans réponse, et s’indigner de toutes ces compétences et expériences de vie ainsi délaissées avec dédain.
  • Voir dans l’enseignant, le policier, l’éducateur, le gestionnaire de droits, le garde forestier, …, non pas un coût mais une protection, un créateur de lien, un rempart contre la dislocation des sociétés, la condition d’un présent serein et d’un avenir prospère.
  • Remercier les migrants qui souvent s’occupent avec un soin admirable de nos enfants, de nos malades, de nos ainés et dont beaucoup seront honorés comme scientifiques, entrepreneurs, militants, artistes, sportifs …
  • Voir dans l’aspiration à la retraite certains corps abimés, usés par le travail et des vies répétitives.
  • Reconnaître aussi le droit d’être fragile, le droit d’être vulnérable.

Ensuite se poser la question de nos dettes publiques.

Ces dettes existent parce que les états ne peuvent plus (comme ça a pu être le cas par le passé) créer l’argent qu’il leur est nécessaire pour « faire société ». On a décidé, au début des années 70 que les États, comme les entreprises ou les particuliers, ne pouvaient se financer qu’auprès des banques, c’est-à-dire emprunter sous condition express de rembourser et de payer des intérêts.

Il est pourtant tout à fait possible d’imaginer que les États créent, à partir de rien et par une simple écriture comptable, l’argent nécessaire à certains dépenses essentielles. Ces dépenses peuvent venir en aide aux plus démunis, mais aussi contribuer à préserver la biodiversité et à lutter contre le réchauffement climatique qui sont aujourd’hui des priorités absolues.

Ainsi nous savons bien créer de l’argent pour faire des choses rentables, il nous faut maintenant apprendre à créer de l’argent pour faire des choses indispensables.

Enfin ne pas se mettre à tout compter pour agir.

Il n’est pas nécessaire de donner un prix à tout pour arbitrer nos choix et sauver ce que nous voulons défendre. Après tout on a jamais donné un prix à un enfant éduqué pour créer l’école pour tous. Il est inutile de vouloir donner un prix à la nature, aux paysages, aux oiseaux, aux abeilles, au plancton … Il suffit juste de les aimer et de travailler à leur protection. Sans compter.

Car ce qui compte vraiment ce n’est pas l’optimisation de l’argent mais l’optimisation de toutes les ressources humaines qui ne demandent qu’à participer plus au bien-être collectif. C’est aussi l’optimisation des ressources naturelles que nous exploitons aujourd’hui sans discernement.

Nous ne sommes en faute qu’à cause des règles que nous avons artificiellement créées. (« Il a effacé le document de nos dettes qui nous accusait et qui était contre nous à cause des règles établies. »)

Si nous avons une dette, ce n’est pas une dette monétaire, c’est une dette immense, morale, que nous avons vis-à-vis des plus déshérités et plus globalement vis-à-vis de notre Terre. Pas une dette d’écriture mais une dette bien physique faite de disparition d’espèces et de dérèglements du climat.

La seule façon de combler cette dette est de créer l’argent, ex nihilo, nécessaire à réparer les dégâts que nous avons causés.

Cela est tout à fait possible. La création monétaire est légitime quand elle permet de donner du travail à tous pour des activités utiles. Elle peut aussi se faire, dans certaines limites, sans créer d’inflation ou de désordres particuliers dans l’économie.

Serait-ce vraiment si difficile d’accepter de créer de l’argent sans dette ?

Ce serait une avancée bien modeste quand on pense à la parole révolutionnaire du Christ.

Nul besoin d’un fils de Dieu pour cela, juste un pas de côté, une expérimentation, une prise de risque bien limitée dans le cadre d’un programme politique.

Il me semble que nous n’avons pas d’autre choix que d’essayer, tant le carcan des règles financières et comptables nous amène vers un chaos social, climatique et environnemental.

Pour accéder au texte de Didier Crouzet :

https://www.protestants.org/page/938589-archives-radio#AOUT2020

Pour écouter l’émission :

https://www.franceculture.fr/emissions/service-protestant?p=2

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