Extrait n°3 : Maîtriser la valeur de la monnaie

   Pendant longtemps, la valeur d’une monnaie s’est appuyée sur les réserves d’or du pays émetteur. A partir de 1944, chaque détenteur de dollars pouvait les échanger contre de l’or, au cours immuable d’une once d’or pour 35 dollars. Mais, comme nous l’avons vu dans les premières pages de ce livre, les Américains ont émis beaucoup plus de dollars que ce que permettaient leurs réserves d’or et ils ont fragilisé leur monnaie. En 1971, la cotation du dollar fut même ponctuellement suspendue. Jacques de Larosière, successivement directeur du FMI, de la Banque de France et de la BERD, raconte qu’il vit cette année-là, à sa grande stupeur, un touriste américain ne pas pouvoir acheter un billet de train à Gênes, au motif que le dollar n’était plus coté. La monnaie de référence du système financier mondial n’avait plus de valeur ![1]

En 1971, le Président Nixon décida donc de rompre les accords de Bretton Woods de 1944, la convertibilité du dollar en or fut supprimée et le monde entra dans une nouvelle ère, dite de « change flottant ». Désormais, les monnaies évoluent librement l’une par rapport à l’autre au gré des marchés. La valeur d’une monnaie réside alors dans la confiance que lui accordent les acteurs économiques : quel est son pouvoir d’achat actuel et futur ? Sa parité va-t-elle croître ou décroître ? Les intérêts liés à son placement sont-ils élevés et pérennes ?…

La valeur d’une monnaie apparaît alors comme une donnée difficilement maîtrisable puisqu’elle relève d’une appréciation qualitative. Cette appréciation qualitative peut s’appuyer sur les données concrètes d’une nation comme son niveau d’endettement, sa croissance, son solde commercial, sa puissance militaire et diplomatique… mais elle reste en grande partie subjective.

Par ailleurs, la monnaie devient elle-même un objet de spéculation, ce qui, vu la masse des capitaux disponibles, renforce sa volatilité. Tout ceci nous invite donc à aborder la question de la valeur de la monnaie avec beaucoup de prudence.

Pour engager la réflexion, constatons que les économistes estiment, en général, que toute création monétaire entraîne inévitablement une baisse de la valeur de la monnaie.

Leur premier argument est de considérer que la création monétaire s’accompagne inévitablement d’inflation. Il est vrai qu’un excès d’inflation entraîne une dépréciation de la monnaie. En effet, à qualité inchangée, il n’y a aucune raison que les consommateurs étrangers acceptent d’acheter les mêmes produits plus chers (sauf pour des produits de monopole). Seule, une dévaluation de la monnaie, inévitable au bout d’un certain temps, permet de sauvegarder les exportations. Cependant, nous avons vu que la création monétaire ne s’accompagne pas nécessairement d’inflation, donc cet argument ne peut pas être retenu pour lier création monétaire et affaiblissement de la monnaie.

Un second raisonnement, qui peut paraître naturel à tout un chacun, est de dire que plus un bien existe en grande quantité et moins il a de valeur. Ainsi, plus je crée de monnaie, moins elle a de valeur vis-à-vis des autres devises. Cela est vrai sur un marché fermé régi par la loi de l’offre et de la demande. Mais, ce qui fait le prix ce n’est pas tant la quantité d’un bien que la tension qui existe pour acquérir ce bien. Le prix reflète un équilibre entre une offre et une demande, pas une quantité dans l’absolu. La quantité de biens, seule, n’influe pas nécessairement sur le niveau du prix. Ainsi, le nombre de logements ne fait que croître dans le monde et les prix de l’immobilier, globalement, ne font que progresser. De même, le volume de charbon ou de pétrole produit chaque année a formidablement augmenté au cours du XXème siècle sans que leur prix s’écroule.

Ainsi, il est faux de penser que plus de monnaie entraîne nécessairement une valeur moindre de cette monnaie. A l’image de l’immobilier, c’est principalement le désir de monnaie qui importe. Il est fort possible de créer beaucoup d’euros et que l’euro demeure fortement désiré. (C’est même probable).

 Ce qu’il est possible de faire avec de l’argent dépend de multiples facteurs, indépendants de la seule quantité de monnaie. Ces facteurs sont par exemple le dynamisme économique, l’environnement juridique, le niveau de formation des salariés, la taille des marchés accessibles, le développement des infrastructures, la répartition équitable des richesses, l’absence de corruption…

Prenons encore l’exemple du travail. La relation semble s’inverser. Plus il y a de travail et plus il coûte cher. Moins il y a de travail et meilleur marché il est. Le chômage, en effet, crée une pression à la baisse sur les salaires. 

La quantité donc ne fait pas tout quant à la valeur d’un bien, tout dépend de sa nature et de son marché.

Pour affirmer qu’un surcroît de monnaie entraîne une baisse de sa valeur, il faudrait se situer dans un marché fermé, c’est-à-dire dans un monde où ce qui peut être acheté, ce qui peut être produit, ce qui peut être investi, serait fini. Or, nous l’avons vu, si nos ressources naturelles sont bien finies, les projets, et donc les investissements, dont la planète a besoin sont colossaux. Tant que le plein emploi n’est pas atteint, tant que des gains de productivité sont possibles, tant que des arbitrages d’emplois sont réalisables, alors la quantité de monnaie peut croître sans dépréciation car il est toujours possible d’engager de nouveaux projets. Contrairement à une intuition première, il est donc faux d’affirmer que plus de monnaie entraîne nécessairement une baisse de sa valeur. Comme souvent on oublie les conditions de validité des théorèmes : ici, il faudrait que la monnaie existe dans une économie fermée, sans projet, sans innovation, sans mouvement, pour que l’intuition soit juste.

Si les deux arguments précédents, tentant de lier création monétaire et baisse de la valeur de la monnaie, peuvent donc être rejetés, le sujet n’est pas clos pour autant. Pour l’approfondir, revenons au déterminant premier de la valeur d’une monnaie : la confiance que lui accordent les acteurs économiques.

Cette confiance dans la monnaie est fondamentalement liée à la confiance accordée à l’économie d’un pays ou d’une zone. Quelle est la solidité de cette économie ? Son potentiel de croissance ? Sa capacité d’innovation ? Son potentiel à l’exportation ? Le dynamisme de sa population ? La stabilité de ses institutions ? La qualité de sa formation ? Son exposition et sa capacité de résistance à des crises financières, sociales, énergétiques, climatiques, guerrières… ?

Or, que propose la MonnaieTerre ? Aller vers le plein emploi tout en s’engageant dans une profonde transition énergétique et dans la préservation de l’environnement.

Pourquoi un pays qui s’engagerait vers le plein emploi serait-il jugé plus fragile ? Bien au contraire, la mobilisation de plus de forces vives, la baisse du taux de chômage, la baisse des budgets sociaux et de leur poids sur l’économie devraient donner l’image d’une économie en pleine renaissance.

Fondamentalement même, j’affirme que le plein emploi a un effet déterminant sur une économie. Je propose en effet d’inverser le raisonnement sur la productivité. Ce n’est pas l’augmentation de la productivité qui amène le plein emploi, c’est le plein emploi qui permet des gains de productivité. Cette inversion de la cause et de l’effet repose sur deux constats. D’une part, la productivité est infinie : il est toujours possible de produire avec moins de personnes (je ne dis pas que c’est toujours souhaitable, je dis que c’est toujours possible). D’autre part, le niveau de chômage est plus le résultat d’un consensus social que le résultat d’optimisations économiques. Dans leurs décisions microéconomiques, les acteurs sont, malgré tout, contraints par un environnement politique, social et culturel qui les freine dans la réalisation de tous les gains de productivité possibles. Notre économie n’est qu’un long et douloureux processus d’ajustement des gains de productivité à ce qui est moralement et socialement acceptable. Certes, progressivement, de plus en plus de personnes, de jeunes, de seniors, sont privés d’emploi mais, en contrepartie, de dépenses sociales continuellement en hausse pour rendre ce chômage acceptable, et sans que tous les gains de productivité potentiels soient réalisés.

Imaginons un instant que nous soyons dans une société de plein emploi. Imaginons que les acteurs économiques et sociaux soient persuadés que toute personne perdant un emploi en retrouvera rapidement un autre, aussi utile à la collectivité et aussi rémunérateur. Alors, indéniablement, de multiples gains de productivité vont s’avérer possibles. Tout ce qui est prédit avec crainte, notamment dans les emplois de service, pourrait alors se mettre en œuvre sans drame. Tous les gains de productivité dont on se prive, plus ou moins sciemment, parce qu’ils seraient socialement et collectivement inacceptables, verraient alors le jour. Il n’y aurait plus de difficultés pour limiter les privilèges exorbitants ou le caractère passéiste de certaines professions. Plus de craintes liées au développement accru de la robotisation, au transport en commun automatique, au développement du numérique dans l’éducation, au contrôle de la vitesse par des puces dans les voitures et non par des gendarmes au bord des routes, au traitement automatisé de l’impôt et de toutes les prestations, au remplacement des analystes en tout genre par des algorithmes… Le plein emploi est la condition essentielle à une mise en œuvre optimale des gains de productivité. Par ailleurs, le plein emploi facilite la transition énergétique et écologique. Il est plus facile de fermer une centrale à charbon quand ses salariés sont sûrs de retrouver un emploi, quand il est possible d’affirmer : « nous avons autre chose à vous proposer, aussi intéressant pour vous et plus utile à la société ». 

Au-delà de la réalisation de gains de productivité activité par activité, il est aussi nécessaire de réallouer les capacités de travail de la nation vers les activités les plus prioritaires. De mon point de vue, tout l’enjeu des décennies à venir est d’organiser une transition dans laquelle les salariés de fonctions administratives vont revenir dans le bâtiment, les travaux publics, l’agriculture, l’élevage, l’entretien de la nature… mais aussi dans la santé, les services à la personne, l’innovation, la formation, l’information, la culture… La MonnaieTerre est au service de cette transition, mais on devine qu’elle n’en est que l’instrument. Au Parlement, le débat ne doit pas porter sur l’allocation de ressources financières mais aussi sur l’allocation des ressources humaines : dans quels domaines, au service de quoi, voulons-nous que l’ensemble des ressources soient actives et pleinement productives ? Il ne s’agit pas bien sûr de planifier de façon despotique l’emploi de chacun, mais de créer les conditions qui orientent plus ou moins le développement de certains secteurs et métiers. Dans quels domaines aussi, pour des raisons particulières et assumées, souhaitons-nous ne pas aller au bout des gains de productivité qui pourraient être faits ? Cela peut être le cas en matière d’élevage, d’agriculture ou de santé par exemple.

La MonnaieTerre c’est donc globalement plus d’emplois et plus de productivité. Cela ne peut que renforcer la valeur de la monnaie.

De même, l’accroissement de l’indépendance énergétique ne peut que témoigner d’une économie qui se renforce. Tout d’abord, parce qu’elle permet de réduire la facture du commerce extérieur ; ensuite, parce qu’elle permet de concentrer des énergies précieuses, le pétrole et le gaz, là où leur impact pour l’économie est le plus fort. En effet, l’énergie est terriblement nécessaire à l’économie quand elle permet de faire tourner des usines, de transporter des travailleurs ou des marchandises ou encore quand elle assure le fonctionnement des ordinateurs et des centres de calcul. En revanche, elle est complètement stérile quand elle sert à chauffer des passoires thermiques ou à transporter des personnes seules dans des véhicules de près de deux tonnes. Économiser globalement sur toute l’énergie permet de ne pas en manquer là où son effet levier sur la croissance est le plus fort. Les Allemands ne s’y sont pas trompés, eux qui font payer l’énergie plus chère aux particuliers qu’aux entreprises. De récents travaux[2] démontrent que cet effet levier est considérable et qu’il a été largement sous-estimé jusqu’à présent. En général, les économistes estiment que l’élasticité entre le PIB et la consommation d’énergie correspond au poids de celle-ci dans l’ensemble des consommations, soit environ 10%. Or, une observation rigoureuse du développement des économies d’un grand nombre de pays montre que cette élasticité est plutôt de l’ordre de 60% ! Il faut une croissance de la consommation d’énergie de 60% (et non de 10%) pour espérer obtenir une croissance du PIB de 100%. De plus, la relation de causalité entre la consommation d’énergie et la croissance du PIB est sans appel : c’est bien la consommation d’énergie qui permet la croissance et non l’inverse.

Ainsi, chaque économie d’énergie stérile en matière de production (chauffage, transport coûteux de personnes ou de marchandises…) correspond à une ressource rare qui peut être réallouée à l’outil de production avec un formidable effet de levier sur la croissance. Les économies d’énergie sont donc doublement payantes. Un pays qui réussirait à diminuer fortement sa dépendance énergétique ne peut qu’être reconnu économiquement solide, à court et moyen terme. Sa monnaie ne peut qu’en être renforcée.

La MonnaieTerre a aussi pour objectif de protéger l’environnement et la biodiversité. Là encore, cela contribue à renforcer une économie. Tout d’abord, il y a de fortes raisons de penser qu’en défendant la qualité de l’air, de l’eau et de nos aliments, nous agissons de façon préventive et nous économisons d’importantes dépenses de santé. (La preuve n’en est pas totalement établie, mais quel désastre humain et économique, si un lien était établi entre le développement de la maladie d’Alzheimer et la pollution aux particules fines !). Au-delà des coûts de santé, ce sont aussi des crises sociales et leurs conséquences économiques qui peuvent être évitées. Nous voyons bien, déjà, comment les salariés, et plus généralement les populations, se révoltent lorsque les atteintes à l’environnement deviennent insupportables.

En préservant la nature, nous préservons aussi l’ensemble des services gratuits qu’elle nous rend. Ils sont extrêmement nombreux et variés : pollinisation des plantes par les abeilles, traitement des sols par les lombrics, résistance à l’érosion par l’enracinement de la végétation, apport d’ombre et de fraîcheur, dépollution des terres, de l’eau et de l’air, dons de molécules essentielles pour la santé ou la chimie, exemples de processus physiques, chimiques, biologiques tout à fait exceptionnels, spectacles d’émerveillement permanent, accompagnement vers plus de spiritualité…

De façon plus pragmatique, préserver la biodiversité et l’environnement, c’est aussi attirer chez soi les meilleurs talents (ce que certaines villes ont déjà compris), c’est attirer plus de touristes, c’est développer une notoriété particulière autour de produits de haute qualité sanitaire, c’est développer de nouvelles filières à l’exportation. Songeons au succès incroyable des eaux minérales : l’important est de ne pas s’empoisonner.

Là encore, il ne s’agit que d’évolutions qui ne peuvent que renforcer la bonne santé et la bonne image de l’économie. Qui demain accordera toute sa confiance à des économies certes productives, mais catastrophiques quant à la santé de leurs populations ou à la préservation de l’environnement ? Il arrivera un moment où plus personne ne voudra consommer des produits fabriqués dans de telles conditions. Malgré son dynamisme, la Chine peine à attirer les meilleurs talents : qui est prêt à s’empoisonner quotidiennement dans un air aussi pollué ?

Enfin la MonnaieTerre doit permettre de mieux équilibrer les comptes publics, de faire baisser le niveau d’endettement, de rassurer sur un risque éventuel de défaut de paiement. Autant d’éléments qui, là encore, ne peuvent que renforcer une économie.

En conclusion, la MonnaieTerre mise au service du plein emploi, de la transition énergétique et de la protection de l’environnement ne peut qu’accroître le degré de confiance dans l’économie qu’elle soutient et donc dans sa monnaie.

Au bout du compte, les vrais critères d’appréciation d’une économie seront la bonne allocation des ressources humaines sur les enjeux les plus critiques, l’adaptation des compétences et l’effort de formation, la bonne utilisation des ressources rares et notamment des ressources minières, l’investissement de recherche et de développement, le niveau de culture et de créativité, l’indépendance énergétique et financière, la qualité de l’environnement, la qualité des produits agricoles et des produits manufacturés…

De ce point de vue, une initiative comme « Beyond Ratings » est particulièrement intéressante. Elle consiste à compléter l’approche purement financière des agences traditionnelles de notation pour incorporer, dans l’appréciation de la solvabilité d’une nation, des facteurs de risques liés à l’énergie, au climat et aux ressources naturelles.


[1] Jacques de Larosière, 50 ans de crises financières, Odile Jacob, 2016.

[2] Travaux de Gaël Giraud et Zeynep Kahraman, déjà cités.

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